Politique et risque

La gouvernance de l’information devient une infrastructure : comment le Sud global alloue du capital à long terme à l’ère de la désinformation

L’évaluation des politiques du Carnegie Endowment for International Peace montre qu’aucun outil unique de lutte contre la désinformation ne réunit à la fois les trois conditions suivantes : être suffisamment étayé par la recherche, avoir une efficacité avérée et être facilement déployable à grande échelle. Pour les marchés émergents, cela signifie que l’intégrité de l’information est passée du statut d’enjeu médiatique à celui de composante des infrastructures publiques numériques et de la capacité de croissance à long terme.

Introduction : le problème de l'information devient un problème de développement

L'Institut Carnegie pour la paix internationale a publié en janvier 2024 un rapport intitulé « Répondre efficacement à la désinformation : un guide politique fondé sur des preuves », qui évalue systématiquement dix catégories d'interventions politiques courantes — de la vérification des faits et des sanctions étrangères à l'ajustement algorithmique et aux campagnes de contre-narration. La conclusion principale du rapport n'est pas réjouissante : aucune intervention ne réunit simultanément les trois conditions que sont « des recherches suffisantes, une efficacité notable et une facilité de passage à l'échelle ». L'utilité de la plupart des outils reste hautement incertaine, et leur succès dépend d'un grand nombre de facteurs contextuels que les chercheurs commencent tout juste à explorer.

Cette conclusion est généralement discutée dans le contexte des politiques médiatiques des pays démocratiques. Mais pour les marchés émergents et le Sud global, elle pointe vers un problème plus structurel : lorsque l'expansion numérique dépasse la vitesse de construction des institutions, la gouvernance de l'information revient en réalité à poser les fondations d'une capacité de croissance à long terme.

1. Le saut générationnel du numérique fait se produire deux choses en même temps

La trajectoire de diffusion d'Internet dans les marchés émergents est très différente de celle des premiers pays industrialisés : priorité au mobile, priorité aux plateformes, proportion élevée de jeunes dans la population, urbanisation rapide. Il en résulte que l'expansion de la sphère publique numérique et la construction des capacités de régulation, des capacités judiciaires et des compétences professionnelles des médias se produisent presque simultanément, sans fenêtre temporelle pour « d'abord mûrir, puis gouverner ».

Parallèlement, la base financière des médias traditionnels est plus fragile. Le rapport indique que le déclin continu des organes de presse locaux — en particulier des journaux — est fortement corrélé à la baisse de la participation citoyenne, des connaissances publiques et de la confiance, et cette confiance est précisément une variable implicite de l'environnement d'investissement et des coûts de mise en œuvre des politiques. Pour de nombreux pays du Sud, les médias locaux sont souvent l'un des rares canaux de responsabilité dans la gouvernance infranationale, et leur atrophie n'est pas seulement une perte culturelle, mais aussi une perte de capacité institutionnelle.

2. La pensée de portefeuille : la politique comme allocation d'actifs, et non comme un choix unique

La deuxième recommandation centrale du rapport a une sémantique d'investissement évidente : les décideurs devraient agir comme des investisseurs, détenir un portefeuille de réponses diversifié et le rééquilibrer en permanence à mesure qu'ils apprennent. Les actions tactiques (vérification des faits, étiquetage par les plateformes) et les investissements structurels (presse locale, éducation aux médias) doivent être déployés simultanément, et chaque politique devrait être assortie de dispositions concrètes pour une réévaluation continue.

Ce cadre n'est pas étranger aux décideurs des marchés émergents ni aux institutions multilatérales de développement. La limitation des ressources budgétaires et institutionnelles signifie justement qu'il ne faut pas miser sur un seul outil. La partie vraiment difficile réside dans la politique budgétaire : le cycle de rendement des investissements structurels se compte en décennies, ce qui s'accorde difficilement avec le cycle électoral ou le rythme des négociations budgétaires annuelles.

3. Un actif à long terme sous-estimé : la presse locale et l'éducation aux médias## III. Des actifs à long terme sous-estimés : journalisme local et littératie médiatique

L’évaluation du rapport montre que l’éducation à la littératie médiatique bénéficie de preuves significatives qu’elle aide les gens à identifier les fausses histoires et les sources peu fiables. Mais les différences entre méthodes pédagogiques signifient que le succès d’un programme ne se transpose pas automatiquement à un autre ; les modèles les plus efficaces mettent l’accent sur l’autonomisation, en permettant aux individus de gérer activement leur consommation d’information et de rechercher activement des informations de haute qualité. Son principal défi ne réside pas dans l’efficacité, mais dans la vitesse, l’échelle et la précision de la portée — couvrir de vastes populations, y compris les groupes les plus vulnérables, coûte cher et prend beaucoup de temps.

Pour les sociétés multilingues, ce coût est encore amplifié : les programmes, les supports pédagogiques et les outils d’évaluation doivent tous être localisés langue par langue, avec un coût marginal bien supérieur à celui des marchés unilingues. C’est un désavantage structurel souvent négligé du Sud global en matière de gouvernance de l’information.

Le journalisme local est tout aussi sous-estimé. Le rapport estime que soutenir la presse locale pourrait enrayer, voire inverser, le déclin de la confiance, mais ce lien de causalité n’a pas encore été testé directement ; et le coût de production d’un journalisme de qualité, ainsi que la profondeur du déclin financier du secteur, rendent probable qu’une solution à long terme nécessite l’intervention des pouvoirs publics ou des modèles économiques alternatifs, y compris des subventions directes versées par des intermédiaires non gouvernementaux, des allègements fiscaux et des moyens indirects tels que le pouvoir de négociation.

IV. L’effet de dilution des plateformes

Le rapport rappelle explicitement qu’il ne faut pas faire des plateformes et de la technologie le seul point de mire. Les algorithmes de recommandation encouragent et amplifient certes les contenus trompeurs, mais les programmes télévisés traditionnels, les discours des élites politiques et les récits diffusés par des membres dignes de confiance de la communauté façonnent eux aussi les discours, les croyances et les comportements des gens. Plus important encore, la multiplication des plateformes numériques dilue l’efficacité réelle des actions de lutte contre la désinformation de toute entreprise prise isolément.

Sur les marchés émergents, ce tableau est plus complexe : la circulation de l’information dépend largement d’applications de messagerie fermées et de communautés privées, les contenus sont difficiles à observer publiquement, et la couverture linguistique ainsi que l’accessibilité des outils de gouvernance des plateformes sont inégales. Autrement dit, une approche de gouvernance centrée sur les plateformes sociales publiques peut avoir, dans les pays du Sud, une efficacité réelle nettement inférieure aux attentes des concepteurs de politiques.

V. L’autre face du risque souverain

Le rapport avance un jugement souvent évité : la lutte contre la désinformation n’est pas toujours apolitique. Des actions comme la suppression de faux comptes sont globalement politiquement neutres, mais les actions de contre-propagande qui concurrencent les fausses idées par des récits et des appels émotionnels sont difficiles à distinguer du plaidoyer politique traditionnel. Toute institution qui déclare ce qui est vrai et ce qui est faux, et qui soutient ce jugement par le pouvoir, les ressources ou le prestige, implique une certaine revendication d’autorité et a donc des implications et des conséquences politiques ; nier cette réalité peut conduire à une extension excessive ou provoquer un retour de bâton, approfondissant encore la méfiance.

Pour les marchés émergents, cela se rattache directement à la question du risque souverain. La régulation des plateformes, la gouvernance des contenus et la localisation des données sont devenues une intersection entre capacité étatique et légitimité politique, ainsi qu’une variable importante lorsque les capitaux internationaux évaluent l’incertitude des politiques. Pour les investisseurs à long terme, ce qu’il faut réellement suivre n’est pas la formulation d’une loi particulière, mais la prévisibilité du périmètre de gouvernance.

VI. IA générative : changer la courbe des coûts, sans nécessairement changer les règles

Le rapport porte sur l’IA générative un jugement complexe plutôt que dramatique. L’IA peut certes rendre la fabrication de contenus faux, réalistes et personnalisés moins coûteuse et plus facile, mais le fait qu’une personne croie ou non une information n’est souvent pas déterminé principalement par le degré de réalisme du contenu — la répétition, l’attrait narratif, l’autorité perçue, l’identité de groupe et l’état psychologique au moment de la réception peuvent être plus déterminants. En parallèle, l’IA peut aussi servir à lutter contre la désinformation, par exemple en aidant, sous supervision humaine, les vérificateurs de faits à gagner en efficacité.

Pour le Sud global, la variable clé est la répartition des ressources linguistiques et de données. Les outils de vérification, les données d’entraînement et les bases de faits locales pour les langues à faibles ressources étant relativement insuffisants, cela peut amplifier les asymétries existantes. La fracture informationnelle à l’ère de l’IA risque de s’approfondir simultanément le long de deux lignes : celle des langues et celle de la puissance de calcul.

VII. L’asymétrie de la production de connaissances

Le rapport qualifie la recherche de « tâche générationnelle » : combler les lacunes de connaissances ne consiste pas seulement à commander quelques études, mais exige d’investir dans des infrastructures de recherche fondamentale — capital humain, disponibilité des données et capacités techniques. Le rapport donne aussi un repère lucide : les sciences sociales progressent lentement et donnent rarement des réponses définitives aux problèmes les plus épineux ; un siècle de recherche économique a aidé les décideurs à contenir les dépressions et les paniques, sans pouvoir les éliminer, et les débats sur les grandes questions se poursuivent.

Pour les institutions de recherche du Sud global, il s’agit essentiellement d’une question de définition de l’agenda. Qui définit les problèmes, qui détient les données et qui possède les capacités d’évaluation détermine en dernier ressort à quels intérêts et à quelles traditions de savoir sert l’ensemble des politiques. La perspective du Sud dans le domaine de la gouvernance de l’information ne devrait pas être seulement un objet d’étude, mais aussi un producteur de recherche.

Conclusion : inscrire l’intégrité de l’information dans le bilan de la croissance à long terme

La croissance à long terme des marchés émergents dépend de la démographie, de l’urbanisation, de la formation de capital et de la productivité, mais aussi de la confiance institutionnelle et de la prévisibilité des politiques. L’intégrité de l’information n’est pas un sujet secondaire : elle constitue le socle de bien commun de ces variables.

Les enseignements du rapport peuvent être résumés en trois points : il n’existe pas de solution miracle, d’où la nécessité d’une combinaison ; les investissements structurels ont des retours lents, d’où la nécessité d’un engagement de long terme ; la gouvernance a des implications politiques, d’où la nécessité d’affronter honnêtement les limites de l’autorité. Pour le Sud global, la voie praticable est plus probablement un investissement de long terme combiné, piloté par les langues locales, prenant appui sur les institutions locales et doté de mécanismes d’évaluation continue — plutôt que le déploiement rapide d’un outil unique. Inscrire l’intégrité de l’information dans la liste des infrastructures, plutôt que de la traiter comme une politique des médias, est peut-être plus proche de l’ampleur réelle du problème.

Note locale sur les sources · emergingpost

emergingpost replace cette note dans Emerging Post propose des analyses rigoureuses et lisibles sur les marches emergents, les tendances de l ID... (Marches emergents / Investissement et IDE / Politique et risque explique l'angle éditorial local). dates, noms et changements de statut restent à vérifier; les Liens des sources doivent être ouverts avant de reprendre le résumé.

Liens des sources

  1. https://carnegieendowment.org/research/2024/01/countering-disinformation-effectively-an-evidence-based-policy-guidePrincipale

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